Si les usages numériques se sont largement répandus en France chez les consommateurs, les entreprises tardent à tirer parti de la révolution digitale. Le potentiel est pourtant considérable. Selon une récente étude de McKinsey, la France pourrait en effet accroître la part du numérique dans son PIB de 100 milliards d’euros par an d’ici 2020… à condition que les entreprises accélèrent nettement leur transformation numérique.

Alors que manque-t-il pour que la révolution digitale se traduise dans le champ économique en termes de croissance et d’emploi ? C’est le sujet que Salesforce a voulu soulever et étudier lors de son dernier événement « Rencontre expert ».

Animé par Olivier Derrien, Senior Vice President Europe du Sud, ce débat a réuni Yann Algan, économiste et professeur à Sciences Po, Luc-Emmanuel Auberger, directeur de l’innovation et du développement digital chez Natixis et Tancrède Besnard, co-fondateur de la startup PriceMatch.

« Le virage numérique est aussi une révolution des mentalités »

Pour Yann Algan, le constat est sans appel. Le numérique représente bel et bien une révolution technologique, au même titre que les 2 précédentes révolutions industrielles. Il devrait donc créer des gains de productivité et favoriser la croissance, mais cela ne se vérifie pas en France.

Même constat en termes d’emplois. Chaque révolution technologique a entraîné d’importantes créations d’emplois après une phase de réallocation. « On constate aujourd’hui dans d’autres pays une polarisation de l’emploi. Il y a des destructions d’emploi chez les "moyennement qualifiés", mais de l’autre côté, les "très qualifiés" et surtout les "très peu qualifiés", notamment ceux qui sont orientés vers les services, profitent pleinement de la révolution digitale », explique Yann Algan. Or, on ne voit aucun mouvement significatif de création d’emplois en France.

Pas encore en tout cas. « Il y a, à chaque révolution technologique, un temps de latence avant que la croissance suive », note Yann Algan. « Et la révolution digitale reste encore très récente. » Mais l’explication est aussi à chercher dans la nature même de cette révolution. « Alors que les précédentes révolutions impactaient la force physique, le numérique, lui, décuple les facultés mentales. Il demande donc une révolution des mentalités. » Et développer de nouvelles formes d’organisations, très horizontales et plus collaboratives, prend du temps, surtout dans un pays où les grandes entreprises ont l’habitude de fonctionner en silo et manière très hiérarchique.

« Les PDG français montent de plus en plus au créneau sur le numérique »

Pour Luc-Emmanuel Auberger, les grandes entreprises françaises ont beaucoup mûri face au phénomène digital, mais le chemin est encore long. « Le déni de réalité est derrière nous aujourd’hui, mais les entreprises françaises ont encore une attitude trop défensive, notamment face aux startups », relève-t-il. « Le challenge est de transformer cela en énergie positive. Elles doivent se demander comment elles vont pouvoir, en modifiant leur fonctionnement et leurs offres, conquérir de nouveaux clients. »

Cette transformation implique de modifier en profondeur les méthodes de fonctionnement interne et la structure de l’entreprise. « La direction joue ici un rôle prépondérant, mais malheureusement les PDG ont des mandats courts qui ne facilitent pas cette vision à long terme », explique Luc-Emmanuel Auberger, qui reste toutefois positif. « Je suis confiant car les PDG français montent de plus en plus au créneau sur ce sujet. Et je vois de plus en plus de nominations de collaborateurs chargés de mettre en place cette transformation. »

« Les grandes entreprises doivent s’appuyer sur les startups »

Cette méfiance des entreprises à l’égard des startups n’a pas lieu d’être pour Tancrède Besnard, co-fondateur de PriceMatch, startup spécialisée dans le yield management qui propose des solutions BigData permettant aux hôtels de maximiser leur chiffre d’affaires.

Pour être plus efficaces, grands groupes et startups doivent développer des partenariats gagnants-gagnants. C’est d’ailleurs en collaborant étroitement avec ses premiers clients que PriceMatch a pu améliorer ses produits et les adapter parfaitement à leurs besoins. « Les startups sont au cœur de la révolution digitale et en sont les catalyseurs. Les grandes entreprises doivent donc s’appuyer sur elles plutôt que les craindre », résume Tancrède Besnard.

Si la France peine à tirer profit du digital, l’optimisme est pourtant de mise. « Au contact des entreprises françaises au quotidien, je vois de plus en plus de projets innovants et ambitieux se mettre en place », insiste Olivier Derrien. « L’adaptation au numérique se fait pas à pas et nécessitera de nombreux efforts, notamment en termes d’éducation pour développer une véritable culture du travail collaboratif. Mais les entreprises françaises ont la capacité et les talents pour s’inscrire pleinement dans la révolution numérique et en faire à terme un vivier d’emplois et de croissance. »